Chien de Féerie

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J’avais décidé de ne pas me lever aujourd’hui et de juste sombrer dans le miséricordieux oubli que procure le sommeil, mais entre plusieurs réveils et crises de larmes, j’ai commencé d’écrire dans ma tête, des fragments ici et là. Et finalement, décidé de me lever pour écrire réellement.

Loki est décédé hier et la douleur est juste trop brute, trop insupportable. Nous avions décidé de l’aider à partir, lui donner le coup de grâce lorsqu’il commencerait à souffrir. Hier, il a perdu le contrôle de ses jambes, et de le voir tellement déterminé à se lever malgré la douleur était intolérable. Ces derniers temps, sa santé s’était tant détériorée que j’avais le cœur lourd. Il mangeait moins, il avait l’air de plus en plus hébété et cela devenait de plus en plus difficile de le garder propre. Il me réveillait presque toutes heures la nuit pour sortir et faire ses besoins mais nous devions garder un œil sur lui en permanence car il se retrouvait facilement coincé dans un coin, ne pouvant faire marche arrière. Qui peut dire si cet état peut être encore inclus dans ce qu’on désigne par “qualité de vie” ou non? On n’abat pas les gens qui ont un handicap et Loki s’accrochait à la vie en dépit de tout l’inconfort (mais pas de douleur). Alors, nous avons espéré avec lui, espéré une amélioration. Nous avons pris le risque. Et il a dû subir toute cette misère, lui plus que nous bien sûr. Nous avons pris le risque. Et nous avons perdu.

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Mais ce n’est pas la manière dont je veux me rappeler Loki et certainement, ce n’est pas la manière dont il veut être commémoré non plus. Loki savait toujours lorsque je pensais à lui. Il venait à moi ou, s’il marchait devant moi, il sentait mon regard totalement émerveillé sur lui et commençait à se lécher les babines comme pour une friandise. Il ne savait pas pourquoi subitement, il était un “good boy”, mais probablement il était tenté d’attribuer cette adoration à ses beaux atours. Et comme il était beau, mon chien chéri. Au fil des années, je l’ai appelé “mon chéri”, “mon trésor”, “canard”, “petit père” et pour ceux qui ne parlent pas français, les termes plutôt confondants: “ma petite puce”. Mais mon compagnon a été très inventif, il l’a appelé “Lokimus”, “Lokimouse” (Lokisouris), “Pants” (Pantalons), “Mister Pants”, “Pants Head” (tête de pantalons), “Molecule”, “Pokey”, “Polecule”, “Poquito”, “Moki”, “Loki Boy”. Son pelage était luxuriant, particulièrement son beau jabot blanc sur sa poitrine qu’il arborait fièrement et qui lui donnait l’air d’un digne baron. Chacun de ses mouvements était d’une élégance pure et naturelle. Il était étonnamment flexible. Je sais que les Border Collies le sont, mais il m’a vraiment laissé sans voix le jour où il est passé à travers un grillage dont les trous mesuraient 25×25 cm. Il était très rarement fatigué. Je l’ai emmené en promenade tous les jours, par tout temps, pour jamais moins d’une heure et demie et en plus, il y avait toujours au moins une demi-heure de lancer de balle, et ça n’était pas assez. En fait, même après une promenade de trois heures. il osait demander plus. Loki est resté jeune durant 12 années. Il a eu beaucoup de chance d’être en si bonne forme pendant aussi longtemps, beaucoup plus longtemps que la plupart des chiens. C’est probablement aussi pourquoi ça a été si dur de le voir cesser de jouer et de courir. Et assez soudainement. Un jour, il a juste cessé et c’est alors que j’ai su qu’il était sérieusement affecté. Et non juste en train de vieillir. Il n’a pas eu le temps de vieillir, il est juste tombé malade.

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Il avait 13 ans et il est né un 4 juillet, lorsque toutes les prairies sur les Lofoten sont recouvertes de vagues infinies de fleurs jaunes, blanches, et roses. Il venait d’une ferme où sa mère vivait dans une niche dans le jardin. Elle était un chien de berger professionnel et son nom était Tina. Loki était le seul chiot dont les sourcils étaient ocres, mais ça a été très difficile de choisir entre les trois mâles. Nous ne savions pas alors que les propriétaires ne trouveraient pas de foyer pour eux et allaient s’en débarrasser. Nous étions très tristes quand nous avons appris cela. Apres deux mois, c’était le moment de retourner à la ferme chercher Loki, mais j’ai dû changer de ton lorsque la famille a commencé à plaider pour que le chiot reste un mois de plus avec eux, “pour les enfants”. Je suis contente d’avoir insisté car lorsque nous l’avons finalement récupéré, il était le seul chiot qui se cachait. Il était très timide et plus tard, nous avons remarqué qu’il était très anxieux à l’approche des enfants en général. Ma théorie est que les enfants ont joué avec les chiots sans surveillance et qu’ils les ont maltraités. C’est probablement la raison pour laquelle il est devenu un chien nerveux, quelquefois aboyant à sa propre ombre sur le mur. Il était très sensible au bruit. En plus des habituels feux d’artifice, il y avait le bruit des couches de neige glissant du toit qui le mettait dans un tel état de panique que la nuit il se précipitait à l’endroit le plus sûr de la maison: ma tête endormie. Je ne peux pas dire que j’appréciais grandement être réveillée, suffoquant sous le derrière de mon chien, mais j’étais vraiment désolée pour lui. Seulement l’année dernière, il a commencé à se calmer. Mais aussi, parce qu’il était devenu sourd.

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Les gens autour de nous trouvaient que c’était un chien calme, très bien élevé et étaient vraiment étonnés par sa capacité à marcher le long de la route, sans laisse, et sans se précipiter sous les roues de voitures. À dire vrai, il adorait faire la course avec les voitures, mais toujours à une distance prudente. Il était trop drôle lorsqu’il était possédé par la frénésie de la course et semblait absolument convaincu qu’il pouvait gagner. Les chauffeurs, parfois, lorsqu’ils réalisaient ce à quoi il jouait, étaient souvent hilares. Mais il n’était pas mauvais perdant, il adorait la pure joie de la course. Il adorait chasser les mouettes aussi. Et les huîtriers. Mais chaque fois qu’il était proche de sa proie, il s’arrêtait. Attraper sa proie ne l’a jamais intéressé, il n’attrapait que sa balle ou un bâton. Cela faisait partie de son infinie douceur. Lorsqu’il était petit et que je jouais avec lui comme un chiot, il devenait parfois un peu trop brutal avec ses dents et j’avais beau lui dire “NON!”, je ne parvenais pas à me faire comprendre. Jusqu’à ce qu’un jour, après qu’il m’ait fait mal à la main, je fis semblant de pleurer. Il a incliné sa tête, en me regardant avec des grands yeux peinés, et à partir de ce jour, il est devenu beaucoup plus attentionné.

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Il était aussi un chien très sérieux, très obéissant et responsable. Ça lui donnait quelquefois un air austère. Il n’était pas tellement le genre clownesque de beaucoup de chiens, mais il nous faisait rire quelquefois et nous pouvions voir qu’il appréciait nos moqueries, les percevant comme un signe d’attention – et d’adoration. Certaines personnes étaient un peu surprises par son manque d’enthousiasme du style battements de queues, saut, léchage de mains, etc. Si vous lui donniez une friandise, il la prenait toujours très délicatement du bout de ses babines. Il était réservé. Aussi, il y avait une seule façon pour un nouveau venu de devenir ami avec lui instantanément, c’était de lui lancer la balle. Je me rappelle une fois où je marchais le long d’un champ et des équipes de grands gaillards, je remarquai trop tard, jouaient au football. Il a foncé parmi les joueurs médusés et s’est rué sur la balle. Malheureusement, je n’ai pas pu le rappeler immédiatement tellement je riais.

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Nous avons eu des aventures extraordinaires dans la nature sauvage, lui et moi. La plupart du temps, ne rencontrant personne. Les grands espaces sauvages étaient notre domaine. Pour chaque photo que vous voyez sur ce blog, il y a ce chien à proximité. Quelquefois directement devant l’objectif. Parce que très jeune, il a appris à associer l’appareil photo avec l’invitation à pauser pour moi, il était passé maître dans cet art. En fait, souvent, alors que je voulais prendre un cliché d’un magnifique parterre de végétation, il s’avançait dans mon champ de vision par pure habitude. Écrabouillant le parterre sous ses pattes.

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Il adorait se baigner, mais n’est jamais allé si profondément qu’il devait nager. Je ne l’ai jamais vu nager. Mais chaque corps d’eau que nous rencontrions, il devait y entrer. C’était un peu problématique si je voulais prendre une photo l’un lac miroitant par exemple. Je devais me dépêcher de sortir mon appareil avant qu’il n’ait la chance de troubler le parfait reflet.

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Sur des flancs difficiles de la montagne, j’avais quelquefois un peu de mal à avancer, il est toujours resté à mes cotés, veillant sur moi. Il faisait la même chose avec mon compagnon. Mais généralement, il ne s’éloignait jamais bien loin. S’il disparaissait, ça n’était jamais plus d’une minute. Il avait confiance en moi et j’avais confiance en lui.

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Il avait le cœur tendre pour les petits chiens et les chiots. Je lui faisais entièrement confiance avec eux. Il se montrait patient et tolérant. Mais il avait aussi très peur des bergers allemands, parce qu’il avait eu tant de mauvaises expériences à leur contact.

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Il a eu une seule amante. Je l’ai cherché toute une soirée, il l’avait suivie durant notre promenade. Elle était… très vieille. Typique pour le fils à maman qu’il était. J’aurais voulu qu’il en ait davantage mais jamais personne ne nous a contacté à ce propos. Apparemment, le père de Loki était paresseux mais Loki lui-même aurait fait un excellent chien de berger. Il rassemblait ses jouets, nous rassemblait lorsque nous allions nous promener en groupe, et occasionnellement, rassemblait des moutons plutôt médusés que nous rencontrions au cours d’une promenade.

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Il me manque tellement. Tellement. La douleur du deuil tord mon cœur de manière intolérable. C’est trop horrible. Bien que la frustration de ne pas pouvoir interagir physiquement avec lui est une torture, je crois qu’il est toujours là. Il a découvert d’autres sentiers que je ne foulerai pas – dans l’immédiat – mais il reste présent et nous regarde. Il veut être vu.

Je te vois, mon chien chéri, mon chien de féerie.

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